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Héritage : comment anticiper la grande transmission ?

Dans les quinze années à venir, plus de 9 000 milliards d’euros vont être transmis par la génération des baby-boomers à leurs héritiers. Qualifié de « grande transmission », ce transfert inédit de richesse s’accompagne de nombreux enjeux sociaux et économiques. Comment l’anticiper au mieux tant du côté des héritiers que de leurs parents ? En quoi redéfinit-il la notion même de patrimoine ?… Rencontre avec l’économiste André Masson, également directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS et auteur du livre L’Héritage au XXIe siècle(éd. Odile Jacob, 2025).

André Masson
Directeur de recherche au CNRS et Directeur d’études à l’EHESS

Qu’est-ce que la « grande transmission » ?

A.M. : Au cours des deux prochaines décennies, la disparition progressive des retraités baby-boomers va entraîner un transfert de richesse de l’ordre de 9 000 milliards d’euros. Ce montant colossal, qui équivaut à peu près à trois années du PIB de la France, correspond à la fortune accumulée aujourd’hui par les plus de 60 ans, nombreux et bien dotés en patrimoine. Les générations qui sont nées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale (ou juste avant) et le début des années 60 ont en effet beaucoup épargné et continuent de le faire. Dans une note, l’Insee souligne d’ailleurs que, quel que soit le niveau de revenu, les plus âgés (65 ans ou plus) ont contribué à hauteur des deux tiers à la hausse du taux d’épargne entre 2023 et 2024. Ces derniers se constituent une épargne de précaution face au risque de perte d’autonomie lié à l’allongement de la durée de vie, et ils thésaurisent pour garder le contrôle de leurs biens et jouir du statut et du pouvoir afférent. Notre société tend ainsi à devenir une gérontocratie patrimoniale. La conséquence est que les transmissions annuelles de patrimoine (héritages et donations) en ligne directe vont largement dépasser le montant global des retraites.

Qu’appelez-vous « gérontocratie patrimoniale » ?

A.M. : Au moment de leur décès, l’argent accumulé par les retraités baby-boomers bénéficiera à leurs enfants qui approcheront de la soixantaine ou seront déjà sexagénaires. La particularité de cette grande transmission est en en effet que l’héritage en pleine propriété[1] intervient plus tardivement, à soixante ans en moyenne, contre vingt-cinq ans dans les années 1900. Cela s’explique par l’allongement de l’espérance de vie d’une part, et les droits accordés au conjoint survivant[2] de l’autre. Nous sommes donc dans ce que j’appelle une gérontocratie patrimoniale car les plus de soixante ans – soit un quart de la population actuelle – possèdent 60 % du patrimoine immobilier et 60 % du patrimoine financier. En conséquence, l’héritage est appelé à revêtir un poids de plus en plus important dans la constitution du patrimoine et la formation de dynasties financières.

En quoi ce transfert historique de richesse redéfinit-il justement la notion de patrimoine ?

A.M. : Par opposition à une société méritocratique, où le patrimoine est le fruit du talent, du travail et de l’effort, nous nous dirigeons vers une société d’héritiers, voire d’héritiers-rentiers. Cette évolution a été progressive. Pendant les Trente Glorieuses, une période de forte croissance et de faible inflation, l’héritage matériel était reçu le plus souvent avant 40 ans et avait peu d’impact sur la mobilité sociale. À partir de la fin des années 1970, l’inflation s’est réduite et les actifs ont connu des plus-values importantes. Le poids macroéconomique du patrimoine a alors atteint trois fois le PIB, contre deux en 1950. Aujourd’hui, il représente six fois le PIB, avec une concentration croissante des fortunes depuis 40 ans, le 1 % des plus riches possédant le quart de la fortune globale. La grande transmission va renforcer cette tendance en faisant d’une minorité d’enfants de baby-boomers de vrais héritiers.

D’après vous, quelles seront les répercussions sociales et économiques liées à la hausse attendue du montant des héritages ?

A.M. : Comme je le disais, nous héritons de plus en plus tard. Ce n’est pas l’idéal quand on voit les difficultés pour les jeunes, même diplômés, à trouver un premier emploi, se lancer dans l’entrepreneuriat ou accéder à un logement dans les grandes villes. D’un côté, ceux qui hériteront n’auront plus forcément besoin de cet argent à ce moment-là de leur vie. De l’autre, ceux qui ne bénéficieront pas d’héritages importants devront se débrouiller comme ils le pourront dans un contexte social dégradé. En parallèle, la détention par les plus de soixante ans du patrimoine financier se traduit par des placements dans des produits courts et peu risqués, à l’instar du livret A ou des fonds en euros. À leur âge, ils ne veulent pas prendre de risques en investissant, par exemple, dans des actions : ils soutiennent donc peu l’économie réelle, sachant que l’intermédiation financière, trop court-termiste, remédie trop peu à cette mauvaise allocation de l’épargne.

Dans ce contexte, existe-t-il des mécanismes financiers qui permettraient de répondre à ces défis ?

A.M. : En France comme ailleurs, les ménages seniors détiennent la majorité de l’épargne mais celle-ci ne permet pas le financement de ce que j’appelle les investissements collectifs d’avenir : des biens communs générateurs de croissance, qu’ils soient productifs, numériques, écologiques ou sociaux. La solution serait une réforme successorale qui inciterait les plus de soixante ans à dynamiser leur épargne dans des placements longs. Cette dernière sert pour l’instant au remboursement de la dette via l’assurance vie ou est investie in fine aux Etats-Unis, où les marchés sont plus performants.

Comment faire pour que l’épargne des seniors serve à financer des investissements d’avenir en France ? Pour cela, nous aurons déjà besoin d’une « carotte » : proposer une offre financière inédite de placements longs, qui puisse éventuellement être transgénérationnelle. Ces nouveaux placements pourraient prendre la forme d’une assurance vie détenue par les parents puis, après leur mort, leurs enfants, sur une durée totale de 25 ans au moins pour être exonérée de droits de succession. Il faudrait aussi un « bâton » : ce serait une forte hausse des droits de succession sur les seuls héritages familiaux (en ligne directe) d’actifs traditionnels. Dans la sphère privée, cela aurait déjà pour conséquence de favoriser davantage la donation, y compris précoce ou transgénérationnelle : on donnerait de l’argent à ses enfants, voire ses petits-enfants, quand ils en ont besoin et non quand leur vie est sur les rails. Ce système permettrait surtout de canaliser les effets de la grande transmission en évitant la création de dynasties financières : le fléchage à long terme de l’épargne des ménages seniors vers des domaines porteurs, comme la santé, l’écologie, la formation, le numérique et les infrastructures, financerait l’économie pour le bien commun. L’évolution des recettes successorales dépendrait, elle, du succès rencontré par ces nouveaux placements longs, qui seront d’autant plus attractifs que la surtaxe sur les héritages familiaux d’actifs traditionnels sera importante. Tel quel, ce nouveau système successoral, qui laisserait une liberté de choix aux familles, devrait être moins impopulaire que les droits de succession actuels, largement décriés.

Qu’en est-il de la culture financière de ces futurs héritiers et, plus largement, des Français ?

A.M. : Puisque les héritiers seront pour la plupart des personnes en pré-retraite, la question de l’éducation financière ne se pose plus pour eux. Si rien ne change, ils feront comme leurs aînés aujourd’hui en plaçant leur argent dans des produits peu risqués et de court terme. La question de la culture financière s’adresse donc davantage aux jeunes actifs. Sur ce sujet, le Baromètre de l’épargne et de l’investissement de l’Autorité des Marchés Financiers indique que l’éducation financière est à développer pour les inciter à épargner sur le long terme pour leur retraite via, par exemple, un Plan d’Épargne Retraite.

[1] La pleine propriété est composée de l’usufruit (droit d’utiliser un bien et d’en percevoir les revenus) et de la nue-propriété (droit de disposer du bien en le vendant, le donnant ou le léguant).

[2] Le conjoint survivant est, depuis 2001, héritier à part entière et ne paie plus de droits de succession depuis 2007.